Biographie résumée


Ollivier naquit à Marseille, le 2 juillet 1825, d’un père républicain aux idées révolutionnaires. Son grand-père semble avoir eu un penchant pour l’Empereur et des sympathies jacobines, ainsi qu’une réelle admiration pour l’œuvre et les acquis révolutionnaires. Ceci explique que Démosthène, le père d’Émile Ollivier, ait été bercé dans le culte de Rousseau. Vouant à Armand Carrel une dévotion particulière, Démosthène tirait de cette admiration une secrète sympathie bonapartiste qui se mêla toujours à ses ardeurs républicaines. Très vite, il prit part à l’action politique, délaissant ses lourdes charges de père de famille de six enfants. Fils aîné, Émile devint un second père pour ses frères.

Absorbé ou plutôt dévoré par la politique, Démosthène ne s’embarrassa pas de ses enfants qu’il confia à une médiocre école de campagne où Émile reçut une éducation à la Jean-Jacques. Placé un temps dans un pensionnat de Marseille, il fut envoyé en Italie, chez son oncle Aristide. Il fut alors saisi par la beauté et la splendeur de l’art italien. La maison paternelle vit défiler tout ce que le parti républicain comportait de penseurs et de chefs politiques, Mazzini en tête. La faillite de l’entreprise familiale entraîna la venue à Paris des Ollivier. Le jeune Émile y vivait au moment du Retour des Cendres en 1840. Vivement impressionné par la ferveur populaire qui entoura la triomphale marche jusqu’aux Invalides, il en conserva un souvenir qui le marqua à jamais.

Il rentra au collège Sainte-Barbe, à Paris, et fut reçu bachelier en 1841. Il s’inscrivit ensuite à l’École de Droit. Mais les complots répétés de son père, les convictions républicaines et l’inconséquence de ce dernier constituèrent un facteur de fragilité pour la famille. Aussi dut-il durement travailler pour subvenir aux besoins de ses frères. D’abord répétiteur, licencié en droit puis membre du barreau de Paris, il débuta sa carrière d’avocat.


Portrait

Les photographies montrent la haute taille, la minceur d’Émile Ollivier. Son visage, d’une certaine élégance, laisse entrevoir un front ample, des yeux noirs expressifs atteints par un strabisme perceptible (rarement relevé par ses contemporains ou ses biographes) et qui dévoilent une mélancolie teintée de malice.

Ollivier fut sur le plan intellectuel, une puissance oratoire unique, une machine intellectuelle incomparable. Les exemples abondent pour démontrer l’excellence de cette faculté déclamatoire. Cette propension à s’exprimer, cette magnifique aisance dans la clarté et la fluidité subjugua son entourage et toucha ses pires ennemis. Conscient de ce don, il utilisa cette arme dans sa vie politique.

Au cours d’un débat à la Chambre, le 17 janvier 1870, Marie-Thérèse, sa deuxième femme rapporta :

« […] Émile m’apparut là dans tout le prestige d’une volonté dominatrice et une parole qui entraîne les esprits et les subjugue […]. Aucun éclat emphatique, aucune violence de langage, pas une fleur de rhétorique, pas un ornement ; une phrase haute et forte enveloppant sobrement la pensée ; un enchaînement aisé, logique, persuasif d’idées qui élevaient le sujet et faisaient d’un argument politique une thèse émouvante […]. Émile descendit de la tribune au milieu d’un tonnerre d’applaudissements […] ».

On pourrait reprocher à Marie-Thérèse sa partialité. Prenons le témoignage de Gambetta. Le 24 février de la même année, après un débat houleux sur les candidatures officielles, il déclara qu’Ollivier « s’était élevé aux plus hauts sommets de l’éloquence ».

Ollivier représenta l’orateur, l’éloquence raffinée, jamais le tribun.

 


Émile Ollivier face à la République et à l'Empire

Grâce aux appuis de son père, Ledru-Rollin en tête, Ollivier fut nommé en février 1848 commissaire de la République dans les Bouches-du-Rhône et le Var. Il n’avait alors que vingt-trois ans. Refusant de procéder à une chasse aux sorcières et à l’épuration de l’administration, il se heurta à l’hostilité des républicains. Après qu’il eut affronté d’importantes difficultés politiques, réprimé des émeutes, on le muta en juillet 1848 à Chaumont, où il fut nommé préfet. Par sa capacité à résoudre les problèmes locaux et surtout par sa popularité grandissante, il provoqua l’inquiétude du député, qui obtint du ministre de l’Intérieur, un de ses amis, son renvoi. À cette occasion, le prince-président, alerté des faits par une importante pétition signée en faveur du jeune préfet (janvier 1849) lui offrit par l’intermédiaire du prince Napoléon une autre préfecture. Il déclina l’offre.

En juillet 1851, son frère Aristide, qui dirigeait à Montpellier la feuille républicaine le Suffrage universel, s’était battu en duel à la suite d’une polémique violente avec le parti légitimiste et avait été tué (juillet 1851). Le journal fut l’objet d’une dizaine de poursuites pour délit de presse, motivées par autant d’articles d’Aristide Ollivier. La mort du publiciste ne désarma pas le parquet. Très affecté par cette disparition, Émile Ollivier accepta d’aller à Montpellier défendre la mémoire de son frère. Il plaida avec succès en novembre, mais une lettre le manda d’urgence à Paris : Démosthène, son père, était cité à comparaître devant la Cour d’assises le 2 décembre, pour avoir appelé au renversement du gouvernement dans une réunion électorale.

Émile Ollivier arriva donc à Paris le jour même du 2 décembre à 5 heures du matin. À 9 heures, il apprenait le coup d’Etat du prince-président. Sa présence miraculeuse à Paris le sauva car s’il était resté à Montpellier, il aurait sans aucun doute été arrêté. Il n’en fut pas de même avec son père qui, le 7 décembre, fut conduit à la Conciergerie. Il fut ensuite transféré au Bicêtre puis à Ivry. C’est le prince Napoléon, cousin du futur Napoléon III, qui ayant siégé aux côtés de Démosthène à la Chambre, intercéda en sa faveur auprès de son cousin. Il lui évita ainsi la déportation à Cayenne. Exilé, Démosthène se réfugia à Bruxelles.

 


Après le Coup d'État, quelle fut la position d'Émile Ollivier ?

Ses idées républicaines, l’exil politique de son père, sa mutation à Chaumont provoquée par le gouvernement du prince-président, ne l’inclinèrent pas vers ce dernier. Mais la lecture attentive de son journal, de 1852 à 1857, montre qu’il ne manifesta pas une haine aveugle ni une attitude révolutionnaire. On l’a dit farouche opposant au nouvel empire. Les choses sont plus nuancées. Les allusions à la politique demeurèrent rares dans ces pages intimes. Peu d’invectives, de véhémence. Si sa position et celle de son père lui imposaient une discrétion presque absolue, rien ne l’empêchait de livrer ses impressions dans son journal comme il ne manqua pas de le faire en d’autres occasions. Il se résigna. Reconnaissant les fautes de la révolution de 1848, et malgré la présence de quelques lignes sévères à l’égard de l’Empereur, on est surpris par d’autres phrases : « …Il y a cependant en Napoléon une grandeur, celle de la persévérance, de la foi en une idée… ». Il s’abstint lors du plébiscite qui fonda l’Empire.

Le jeune avocat fut bien seul après le 2 décembre : un père exilé, des amis en fuite ou emprisonnés, des ressources financières réduites. Difficile en vérité d’attirer des clients quand on est fils de proscrit et réputé pour ses idées républicaines ! Durant les années qui précédèrent son élection au Corps législatif il entra, en juin 1852, chez un grand avocat parisien, Maître Liouville. Les années 1854, 1855 et 1856 furent le début de ses grandes plaidoiries. En 1856, il fut chargé de l’affaire de Mme de Guerry contre les religieuses de Picpus, défendues par le grand Berryer. Ce procès le fit connaître grâce à l’intérêt public que suscita l’affaire. Comme du barreau à la politique, il n’y a qu’un pas, il allait le franchir en 1857, lors des élections législatives.

Grâce à son ami Ernest Picard, il se présenta, non sans mal, dans la dixième circonscription de Paris, réputée difficile. Contre toute attente, il en sortit vainqueur. À trente-deux ans, il devenait ainsi l’un des cinq députés républicains élus en 1857, dans une France marquée par le triomphal plébiscite de 1852. Prêtant serment à l’Empereur, il choisissait l’opposition démocratique plutôt que l’opposition clandestine. Encore une fois, Ollivier se distinguait. Peu de républicains étaient prêts à soutenir l’Empire dans l’espoir que celui-ci se libéraliserait. Le jeune avocat penchait au demeurant pour un exécutif fort, élu au suffrage universel.

 

À la même époque, il rencontra dans le salon de Marie d’Agoult (Daniel Stern pour le monde littéraire) Blandine, la fille aînée de celle-ci, née de sa liaison avec le musicien Franz Liszt. Il l’épousa à Florence en 1857.

Mais les années heureuses sont brèves : en 1862, Blandine meurt après avoir donné naissance à un fils, Daniel.

 

 

 

La percée politique

Repris par la lutte politique, son combat demeurait : obtenir le plus de liberté possible, sans révolution, car pour lui la révolution conduisait toujours à la réaction. Il pratiqua à la Chambre une opposition constitutionnelle, intervint fréquemment, ses arguments et son éloquence ébranlèrent souvent la majorité. Après avoir formé le groupe des Cinq, il incarna assez vite l’embryon de l’empire libéral.

En 1860, il approuva le traité de commerce de libre échange conclu entre la France et l’Angleterre. Peu à peu les députés de la majorité adoptèrent vis à vis de lui une attitude plus attentive, pour ne pas dire bienveillante. Ses discours firent sensation. Après le 24 novembre 1860, lorsque Napoléon III accorda certaines libertés notamment le droit d’adresse, il prit ouvertement et officiellement parti pour l’Empereur, « le plus puissant des souverains » :

« …Et quant à moi qui suis républicain, j’admirerais, j’appuierais (l’Empereur) et mon appui serait d’autant plus efficace qu’il serait complètement désintéressé… » (mars 1861).

Cette déclaration provoqua une première cassure avec les républicains. Cette époque coïncida avec l’établissement de rapports de plus en plus étroits avec Morny, demi-frère de l’Empereur, président du Corps législatif, qui comprit la nécessité de libéraliser le régime. Il vit dans la personne d’Ollivier sinon un appui, tout au moins un vecteur possible pour sa politique. De son côté, le député évoquait la liberté de la presse, s’opposait à l’impôt sur le revenu, à l’imposition de la rente. En 1863, lors des élections législatives, Ollivier échoua dans le Var, mais fut réélu à Paris. Ces élections représentèrent une victoire pour l’opposition. Trente-cinq sièges lui furent acquis. Ce vote constitua un avertissement pour Napoléon III.

La modération d’Ollivier et sa douce opposition se heurtèrent à la violente détermination de ses amis de ne rien céder. Conscient de ces difficultés et des capacités d’Ollivier, Morny lui proposa au début de l’année 1864 une rencontre avec l’Empereur. En vain.

 


Le rapporteur de la loi sur les coalitions en 1864

Le dessein de Morny était de convaincre l’Empereur de changer d’orientation politique, et d’évoluer vers une monarchie constitutionnelle qui rallierait des députés comme Ollivier. Morny entretint de fréquents rapports avec ce dernier et sollicita son avis sur les sujets d’actualité. Ollivier rédigea à son intention une série de notes dans les domaines les plus variés. À la question posée par Morny : « Qu’y aurait-il de plus urgent à réaliser pour satisfaire les classes populaires ? », Ollivier répondit : « une loi sur les coalitions, sur les associations et sur les réunions ».

Malgré l’hostilité de Rouher, Morny fit entrer Ollivier dans une commission chargée d’examiner le projet. Il devint le rapporteur de cette loi qui fixa les bases du droit de grève en France. La loi, dite loi sur le droit des coalitions, est à mettre à l’actif d’Ollivier. Sur le moment, le dispositif provoqua un tollé général.

Les républicains, suspectant déjà les relations entre Morny et Ollivier se coupèrent de ce dernier, considérant que cette loi démontrait son ralliement à l’Empire. À droite, il apparut de plus en plus subversif par ces libertés qui, aux yeux des bonapartistes autoritaires, affaiblissaient l’Empire. À la suite d’une discussion mouvementée autour du rapport (les députés républicains préférèrent s’opposer au projet plutôt que de voter une loi sociale qui conforterait le régime impérial), la loi fut finalement adoptée.

En 1865, Morny sonda les intentions d’Ollivier. Accepterait-il d’être ministre ? Celui-ci posa comme condition la liberté de la presse et un changement libéral. Pour l’heure, Rouher semblait acquis aux idées libérales d’Ollivier et s’était rapproché de Morny. Malheureusement ce dernier mourut le 10 mars 1865. Non seulement des années d’effort s’écroulaient mais un appui disparaissait.

Privé de cet intermédiaire, Ollivier se rapprocha de l’Empereur :

« Quant à moi, mon parti est pris : le jour où le souverain entrera dans la voie libérale politique avec autant de décision qu’il est entré dans la liberté civile et sociale, ce jour là… je ne serai pas hostile, je serai favorable. Car je n’hésite pas à le déclarer hautement dès aujourd’hui : mon vœu le plus sincère, mon vœu le plus ardent, c’est que le gouvernement de l’Empereur se consolide par la liberté ».

 

Du tiers-parti au 19 janvier

En mars 1865, Ollivier rencontre Napoléon et tombe sous le charme :

« …Quant à moi, j’ai été, à la lettre, charmé par l’Empereur […] ce qu’il répond est toujours juste […]. On sent une nature délicate, susceptible, féminine ».

Définitivement coupé de l’opposition, il se rendit compte qu’il lui fallait un groupe au Corps législatif pour le soutenir. Grâce à quelques amis, un parti se créa, regroupant des gens d’horizons divers, au demeurant plus conservateurs que libéraux : le tiers parti. Ce dernier n’était pas très sûr, d’autant que la personnalité influente de Thiers fit dire à l’époque qu’il s’agissait non pas du « tiers parti » mais du « parti Thiers ». De 1865 à 1867, Ollivier s’opposa à Rouher dans un duel acharné. Face au ministre qui lui apparaissait comme le symbole de l’antiparlementarisme et du bonapartisme autoritaire, il fut dans l’obligation de durcir ses discours, résumant la situation comme suit :

« […] Si ceux qui pensent que l’Empereur peut donner la liberté triomphent, la dynastie sera fondée et assise sur le roc ; si ceux qui soutiennent que l’Empereur ne peut donner la liberté l’emportent la dynastie est condamnée aux aventures […] ».

Walewski lui proposa à la fin de l’année un ministère, seul moyen d’apaiser l’opposition croissante. Il refusa une nouvelle fois, posant toujours les mêmes conditions : liberté de la presse et abandon du projet de réforme militaire ! Cette fois l’Empereur le fit appeler pour le convaincre d’accepter. Il rejeta l’offre. Napoléon se réserva toutefois la possibilité de recourir à lui dans un avenir proche.

Le 19 janvier 1867 une lettre de l’Empereur annonçait au pays le remplacement de l’adresse par le droit d’interpellation et deux lois prochaines : l’une sur la presse, l’autre sur le droit de réunion. Mais en maintenant Rouher, Napoléon poussait Ollivier à l’offensive. Ce dernier s’attaqua à Rouher le 12 juillet 1867, le qualifiant de « vice-empereur ». Le mot fit fortune. Rouher vota successivement contre la loi Niel, contre la loi sur les réunions. Ses rapports avec l’Empereur se refroidirent.

De retour dans sa propriété tropézienne de la Moutte, Ollivier prépara sa campagne électorale de 1869 et s’attacha à rédiger son livre Le 19 janvier, véritable confession politique. On y trouvait la justification de ses rapports avec Morny et avec l’Empereur, ses attaques contre Rouher, ses idées politiques, etc. Le succès de cet ouvrage fut colossal, atteignant des ventes jamais atteintes. Ollivier échoua pourtant à Paris, aux élections législatives de 1869, attaqué par ses amis d’hier qui menèrent une campagne résolument hostile contre lui. Heureusement, grâce à l’Empereur, il fut élu dans le Var où il s’était également présenté. Avec les élections de 1869, l’opposition gagnait de nombreux sièges.

Le moment était venu d’agir.

 


Le Ministère Ollivier du 2 janvier 1870

Sous son impulsion, l’interpellation dite des Cent-Seize (députés), véritable programme de réformes, fut présentée au corps législatif et acceptée par Napoléon. Le ministère entier démissionna, Rouher en tête.

Un ministère intérimaire prépara un sénatus-consulte pour modifier la constitution. Ollivier le jugea « excellent, complet, loyal ». L’Empereur lui offrit un portefeuille. Il refusa ce rôle secondaire, n’acceptant d’entrer qu’à la condition de former lui même le cabinet. Devant l’installation d’un gouvernement transitoire, l’opposition républicaine, forte de ses succès récents, s’agita. D’octobre 1869 à la fin du mois de décembre 1869, Emile Ollivier et Napoléon III, après beaucoup d’hésitations et de pourparlers s’accordèrent pour constituer un nouveau cabinet. Le 27 décembre, Napoléon demanda à Ollivier de former le dit cabinet, présenté le 2 janvier 1870. À la demande du centre gauche, qui acceptait d’entrer dans le ministère à cette condition, Ollivier ne reçut pas le titre de chef du gouvernement. Nommé officiellement « ministre de la Justice et des Cultes », en 1870, il fut naturellement la figure prédominante mais la formation du ministère du 2 janvier s’était faite au prix de concessions et de compromis. Les centristes s’étaient opposé à sa nomination en tant que président du Conseil des ministres. Il ne put en conséquence obtenir un ministère complètement libéral. Napoléon III conserva la prédominance du pouvoir, n’entendant pas devenir un monarque constitutionnel. Il imposa à Ollivier les deux ministres chargés des Affaires étrangères et de la Guerre.

Dès son arrivée, le nouveau ministre entreprit une série de réformes : réforme de l’administration, suppression des candidatures officielles, liberté de l’enseignement supérieur, début de décentralisation. Lâché par les républicains, le centre gauche – incarné par Buffet et Daru, – quitta le ministère à l’annonce du plébiscite. L’écrasante victoire de l’Empereur au plébiscite anéantit les républicains et renforça le régime.

À l’extérieur, les événements se précipitèrent.

C’est ainsi qu’éclata la nouvelle de la candidature Hohenzollern au trône d’Espagne. La France risquait d’être encerclée au sud, et à l’est par une Prusse belliqueuse que la victoire de Sadowa sur l’Empire d’Autriche-Hongrie en 1866 avait mis sur la voie de l’unité allemande. La France restait le dernier obstacle majeur. Devant le soufflet de la « dépêche d’Ems », falsification de Bismarck, l’opinion publique se déchaîna à Paris et réclama la guerre. Les rues résonnèrent de l’exhortation « À Berlin ».

Le 15 juillet, Ollivier monta à la tribune du Corps législatif pour lire la déclaration de guerre. C’est alors qu’au milieu de l’émotion générale, il improvisa :

« Cette guerre, nous la déclarons d’un cœur léger ».

Les protestations éclatant, il reprit aussitôt :

« Ne croyez pas que je veuille dire avec joie, je veux dire avec un cœur que le remords n’alourdit pas, d’un cœur confiant parce que la guerre que nous ferons nous la subissons, parce que notre cause est juste et qu’elle est confiée à l’armée française ».

Cette fin de phrase fut vite oubliée. Il resta pour la postérité l’homme « au cœur léger » !

Bien que les aveux de Bismarck et les documents publiés par la suite aient permis de n’avoir plus aucun doute sur les responsabilités réelles de chacun, que le temps ait passé pour calmer les passions, cette légende du « cœur léger » demeura tenace. Ollivier a longtemps été désigné comme le responsable de la défaite française.

Honni par les partisans du régime impérial pour avoir, avec l’Empereur – on l’oublie souvent – libéralisé le régime, il l’est aussi par les républicains qui n’ont pas pardonné à ce fils de proscrit ses sympathies « louis-napoléoniennes ».

 

Pour Ollivier, qu’importait finalement la nature du régime pourvu que l’action politique puisse garantir les libertés et l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. À tous ceux qui le rendirent responsable du désastre, lui qui fut un partisan farouche de la paix, on peut citer cette phrase de Napoléon III :

« …la responsabilité ne peut se concentrer sur la tête d’Émile Ollivier, elle doit se partager également entre le ministère, la Chambre et moi ; si je n’avais pas voulu la guerre, j’aurais renvoyé mes ministres, si l’opposition était venue d’eux, ils auraient donné leur démission ; enfin si la Chambre avait été contraire à l’entreprise, elle eût voté contre... ».

 


La retraite dans le siècle

Ollivier avait quarante-cinq ans lorsque qu’il fut renversé, le 9 août 1870, après les premiers revers français. Il lui restait presque autant d’années à vivre.

Remarié depuis un an avec une jeune femme de 19 ans, Marie-Thérèse Gravier, il partit avec elle en Italie, après la débâcle, pour y trouver l’isolement et le calme nécessaires à la réflexion. L’historiographe Arnold Toynbee a analysé, sous un angle du plus haut intérêt, la fatalité historique qui frappa cet homme au moment même où il pouvait tenter de faire fonctionner un système conforme aux idées qu’il défendait et qui devint le bouc émissaire des désastres de la France.

Réagissant à sa propre infortune et à celle de son pays, Ollivier entreprend de rédiger « la retraite dans le siècle », une immense fresque de l’histoire de son époque qu’il intitule « L’Empire libéral, études récits et souvenirs ». Le premier des dix-sept volumes parut en 1894, les autres suivirent au rythme de un par an. La mort ne lui permit pas de terminer le dix-septième volume dont le manuscrit, très avancé, fut complété et publié avec une table analytique par sa femme. Ce ouvrage colossal reste l’une des sources les plus importantes et les plus consultées sur l’histoire du Second Empire.

Non content d’analyser à fond la politique de son temps, Ollivier se plongea dans le droit canon et dans l’histoire de l’Église, à la suite du concile de Vatican I qui s’était réuni en 1870 alors qu’il était ministre.

Ollivier fut élu le 7 avril 1870 à l’Académie française, au fauteuil de Lamartine. Mais il ne put être reçu qu’en 1874, à son retour d’Italie. Il préféra cependant ne pas prononcer son discours, plutôt que de modifier l’éloge qu’il y faisait de Napoléon III. Par la suite, cela ne l’empêcha pas de siéger parmi les Immortels, ni d’avoir auprès d’eux l’influence qu’un homme, doué comme lui d’éminentes qualités intellectuelles et humaines, ne peut manquer d’exercer.

 

 

 

Malgré ce travail harassant, la vieillesse d’Émile Ollivier fut heureuse, entourée des siens. La mort le saisit en 1913, dans son chalet de Saint-Gervais, en Haute-Savoie. Il fut ramené à Saint-Tropez, dans sa propriété de la Moutte, et enterré dans un rocher dominant la mer, conformément à sa volonté.





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